Invité de « Sacré Matin » sur Radio Balafon, vendredi 18 septembre 2026, Robert Roger Ngangue, expert camerounais en protection des civils et en résolution des conflits, ancien cadre du Département des opérations de paix des Nations unies, décrypte les mécanismes qui font naître et perdurer les conflits. Face à la persistance de la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il insiste sur les mécanismes d’écoute, la médiation et la nécessité de préserver une voie de sortie politique négociée.
Pourquoi un conflit s’installe-t-il dans la durée ? Pourquoi les protagonistes finissent-ils par ne plus s’écouter ? Et à partir de quel moment une crise devient-elle suffisamment profonde pour menacer durablement la cohésion d’un pays ? Ces questions ont occupé une large place dans l’intervention de Robert Roger Ngangue sur Radio Balafon. Fort de plus de deux décennies d’expérience au sein du Département des opérations de paix de l’ONU, l’expert camerounais livre une grille de lecture qui résonne avec la situation du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
Crise anglophone : pourquoi le conflit s’enlise
Ngangue prend d’abord ses distances avec tout jugement catégorique sur les négociations menées jusqu’ici. « Je n’ai pas été au cœur des négociations et des pourparlers et je ne pourrais pas me prononcer exactement sur les tenants et les aboutissants », précise-t-il. Mais son expérience des processus de paix l’amène à poser une question centrale : qui dialogue avec qui ?
Dans sa lecture, un processus de paix ne peut produire des résultats durables si les personnes réunies autour de la table ne sont pas réellement en mesure de porter les positions des acteurs en conflit, de les engager et de faire avancer les discussions. Cette question renvoie directement au Grand dialogue national tenu à Yaoundé du 30 septembre au 4 octobre 2019. Les assises avaient réuni plus de 600 participants et débouché notamment sur des recommandations concernant la décentralisation, le bilinguisme, la reconstruction et le statut spécial des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
Six ans plus tard, la persistance du conflit donne une résonance particulière à cette interrogation : au-delà de l’existence d’un dialogue, les conditions étaient-elles réunies pour toucher véritablement les acteurs capables d’influer sur le cours de la crise ? Ngangue ne présente pas cette question comme un verdict définitif sur le Grand dialogue. Il rappelle plutôt un principe de médiation : identifier les interlocuteurs pertinents, comprendre leurs intérêts et leurs griefs, puis créer les conditions dans lesquelles ils acceptent réellement de parler.
Gouvernance déficitaire : Ngangue pointe l’arrogance de ceux qui gouvernent
Pour Robert Ngangue, les ressorts du conflit ne se limitent pas aux besoins fondamentaux insatisfaits. Ils tiennent aussi à la qualité de la gouvernance, notamment aux questions de redevabilité, d’écoute et de responsabilité des dirigeants. « Lorsqu’on a une gouvernance déficitaire », explique-t-il, les frustrations peuvent s’accumuler lorsque les populations ne se sentent pas suffisamment entendues.
Interrogé précisément sur « l’arrogance » qu’il évoque, l’expert répond sans détour : « L’arrogance de ceux qui gouvernent. » Il pointe alors leur détachement vis-à-vis des problèmes quotidiens des Camerounais. Pour lui, l’écoute des populations n’est pas un simple exercice de communication. Elle permet aux gouvernants de confronter leur action aux réalités du terrain, d’en mesurer les effets et de vérifier si elle répond effectivement aux besoins des citoyens. « Cette arrogance, elle n’est pas seulement en termes d’habitude, elle est en termes de comportement. Elle est en termes également d’éthique, d’éthique gouvernementale », affirme-t-il.
Le propos est donc plus profond qu’une critique du ton ou du comportement de certains responsables. Ngangue place l’arrogance sur le terrain de l’éthique du pouvoir : la capacité à écouter, à rendre compte, à prendre en considération les difficultés quotidiennes et à inscrire l’action gouvernementale dans une logique de service. À l’inverse, dénonce-t-il, lorsqu’on bascule dans « une logique d’extraction » ou « une logique de prédation », au lieu d’une logique de service désintéressé, on contribue à créer un environnement conflictuel.
Cette grille de lecture donne une profondeur particulière à son analyse de la crise anglophone. Pour l’expert, les frustrations ne peuvent être dissociées de la qualité du dialogue entre gouvernants et populations. Lorsque l’écoute disparaît et que la confiance s’érode, les incompréhensions peuvent progressivement se transformer en défiance, puis en confrontation.
Cette analyse rejoint celle développée par Ngangue dans une tribune publiée en août 2026, dans laquelle il alertait déjà sur l’érosion de la confiance entre citoyens et institutions et défendait la médiation et le dialogue comme instruments de prévention de l’escalade des tensions.
De la frustration à l’économie de guerre
Cette dégradation de la relation entre gouvernants et gouvernés n’est toutefois qu’un des facteurs susceptibles d’alimenter les conflits. Ngangue revient également aux frustrations liées aux besoins fondamentaux : alimentation, logement, santé, sécurité ou accès aux services essentiels. Mais une fois le conflit installé, d’autres intérêts peuvent progressivement s’y greffer. « C’est un gros business », affirme-t-il en évoquant notamment les armes et les ressources minières.
L’expert prend l’exemple d’un général contrôlant un territoire riche en or. Si le maintien de ses positions lui permet, avec ses hommes, de tirer profit de cette ressource, la poursuite du conflit peut alors devenir économiquement avantageuse. D’où cette question : « Qu’est-ce que je gagne à cesser le feu ? » L’exemple est présenté comme l’illustration d’un mécanisme général de l’économie de guerre, et non comme une accusation visant un responsable camerounais identifié.
Pour Ngangue, cette logique contribue à expliquer pourquoi certains conflits deviennent particulièrement difficiles à désamorcer : au fil du temps, des intérêts peuvent se structurer autour de la poursuite même de la confrontation, tandis que les populations continuent d’en supporter le coût humain et social.
Du malentendu à la recherche d’une sortie politique
Pour l’expert, les conflits suivent rarement une trajectoire brutale et imprévisible. Ils évoluent par étapes : malentendu, désaccord, polarisation, puis violence. « Les conflits n’éclatent pas du jour au lendemain », rappelle-t-il.
Le danger intervient lorsque la polarisation s’installe : chacun se replie sur sa propre logique, cesse d’écouter l’autre et durcit progressivement son discours. La violence devient alors l’aboutissement possible d’un processus déjà engagé. Dans ce contexte, Ngangue estime que le Cameroun n’est pas loin d’un point critique. « Je crois qu’au Cameroun, on n’est pas très loin de l’explosion de la violence », alerte-t-il.
Face à la crise anglophone, il préconise donc de réactiver les mécanismes d’écoute et de médiation, avec l’appui, si nécessaire, d’une expertise internationale. Il faut, selon lui, identifier les acteurs capables de porter les différentes voix, établir un diagnostic précis de la situation et permettre à chaque camp d’exposer ses griefs, ses souffrances et les raisons de sa confrontation.
Son approche repose sur une conviction : les parties peuvent avoir des perceptions différentes d’une même réalité et doivent pouvoir les confronter autour d’une table. « Je pense qu’il y a encore cette passerelle, cette porte qui reste ouverte qu’on devrait essayer d’utiliser pour avoir une sortie politique négociée », affirme-t-il.
Une sortie qui suppose également de prendre en compte les conséquences humaines de la crise : les morts, les déplacements de populations, les familles séparées, les enfants privés d’une scolarité normale et les territoires durablement affectés. Pour Ngangue, le coût de la guerre finit toujours par imposer une question fondamentale : comment reconstruire lorsque la paix n’est pas revenue ?
Des facteurs qui dépassent la seule crise anglophone
L’analyse de Robert Roger Ngangue dépasse cependant le seul cas camerounais. Il évoque également les rapports internationaux hérités de la colonisation, les relations avec les anciennes puissances coloniales et les débats autour du « pacte colonial », qu’il considère comme pouvant encore nourrir certaines tensions en Afrique. Il cite également les facteurs écologiques et environnementaux, notamment la désertification et le changement climatique, susceptibles d’accroître la pression sur les ressources et d’alimenter de nouvelles tensions.
À ces facteurs structurels s’ajoutent, selon lui, des facteurs humains : « les égos surdimensionnés, le manque d’humilité, la cupidité », mais aussi l’absence de conscience de l’interdépendance entre les individus. « Je suis en position de force, je t’écrase quels que soient les arguments que tu as », résume-t-il pour illustrer la mécanique qui conduit progressivement à la rupture du dialogue.
Une alerte fondée sur plus de 20 ans d’expérience
Robert Roger Ngangue dispose d’une expérience de plus de vingt ans au sein du Département des opérations de paix des Nations unies. Le diplomate camerounais a notamment travaillé sur la protection des civils en situation de conflit, la restauration de l’autorité de l’État dans les contextes post-conflit ainsi que sur des processus de paix et de médiation. Il a exercé dans plusieurs environnements de crise, notamment en Côte d’Ivoire, au Kosovo, en République centrafricaine et en République démocratique du Congo.
Son intervention sur Radio Balafon s’inscrit dans cette continuité : comprendre les mécanismes qui transforment une tension en conflit, restaurer les canaux de communication et empêcher la polarisation de rendre toute négociation impossible.
Dans le cas camerounais, son message se résume à une exigence : ne pas attendre que la violence atteigne un point de non-retour pour chercher les moyens de se parler.
Et dans la crise anglophone, la « passerelle » qu’il dit encore ouverte passe, selon lui, par l’écoute, la médiation, l’identification des véritables interlocuteurs et la recherche d’une sortie politique négociée.























