Dédicacé le 3 octobre 2026 à Douala, le roman publié aux Éditions Éclosion interroge le colorisme, le blanchiment de la peau et la quête de reconnaissance sociale. À travers les personnages de Mabanckou et Asakya, l’écrivain camerounais invite à repenser le rapport à soi. Les extraits partagés par les jumelles OMAR prolongent cette réflexion sur l’espoir, l’affirmation de soi et le pouvoir du rire.

Il est des livres dont le titre dérange avant même que la première page ne soit tournée. Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas, du journaliste et écrivain camerounais Junior Haussin, appartient à cette catégorie. Derrière cette formule provocatrice se cache une interrogation profonde : comment expliquer que des personnes noires en viennent à rejeter leur propre couleur de peau, au point de vouloir la modifier pour répondre aux exigences d’un environnement social qui valorise davantage les teints clairs ?

Publié aux Éditions Éclosion en 2025, cet ouvrage de 374 pages a été remis au centre de l’actualité littéraire le samedi 3 octobre 2026, à l’occasion d’une rencontre dédicace organisée à Du Vaal International School, dans le quartier Béédi, à Douala. La rencontre a rassemblé des journalistes, des universitaires, des acteurs culturels et des lecteurs venus échanger autour d’une œuvre qui dépasse la seule question de l’apparence physique pour explorer les mécanismes du rejet de soi.

Au prix de 10 000 FCFA, le livre se présente comme une invitation à examiner les normes de beauté, les représentations sociales et les complexes qui façonnent parfois le regard que les individus portent sur eux-mêmes.

Un roman qui met la société face à ses contradictions

Au cœur du récit se trouvent notamment Asakya et Mabanckou, deux personnages confrontés aux moqueries et à la pression sociale liées à leur peau noire. Leurs trajectoires permettent à l’auteur d’explorer différentes réactions face au rejet et à la recherche de reconnaissance. Là où le blanchiment de la peau apparaît comme une tentative de se conformer aux attentes extérieures, l’acceptation de soi ouvre une autre voie : celle de la confiance personnelle et de l’affirmation de son identité.

Pour Junior Haussin, le sujet est né de l’observation des comportements et des représentations qui entourent la couleur de peau dans les sociétés africaines. Dans un entretien accordé à Horizon Camer en novembre 2025, l’auteur expliquait avoir choisi la fiction pour mettre en scène cette réalité et interpeller directement les lecteurs.

Le roman questionne ainsi le rôle de la publicité, de la télévision, du cinéma, de la mode et des réseaux sociaux dans la construction des critères de beauté. À force de présenter certains attributs physiques comme des signes de réussite ou de prestige, ces environnements peuvent contribuer à entretenir des complexes et à fragiliser l’estime de soi.

Le phénomène communément appelé « djansang » au Cameroun devient alors le point de départ d’une interrogation plus large : que révèle le désir de changer sa peau sur la manière dont une société définit la beauté, la réussite et la valeur d’un individu ?

L’intérêt du livre réside dans cette volonté de ne pas réduire la question à une simple pratique esthétique. Il invite à s’interroger sur les pressions qui conduisent certaines personnes à modifier leur apparence, mais aussi sur la responsabilité collective dans la construction des représentations qui alimentent ces comportements.

Une dédicace pour prolonger le débat

La séance de dédicace du 3 octobre 2026 à Douala a permis de prolonger les réflexions du roman au-delà de ses pages. Organisée par les Éditions Éclosion, la rencontre a associé la littérature à des regards universitaires et professionnels sur l’identité, l’image et les normes sociales.

Autour de Junior Haussin figuraient notamment Christelle Noah, directrice générale des Éditions Éclosion, le Dr Christian Mouandjo, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, ainsi que Serges Herman Tchiutcha, spécialiste de l’identité visuelle et de l’intelligence artificielle générative. Le journaliste Lionel Akosso a assuré la note de lecture, tandis que la journaliste Marie Gabrielle Mfegue a conduit les échanges en qualité de modératrice.

Les interventions ont permis d’aborder le rapport des communautés noires à leur propre identité, la pression exercée par les modèles esthétiques dominants et la place grandissante de l’image dans les perceptions contemporaines. La question du blanchiment de la peau a ainsi été examinée sous plusieurs angles, notamment celui de l’estime de soi et de la quête de reconnaissance.

Cette démarche correspond à l’ambition du livre : susciter une prise de conscience plutôt que se limiter à une dénonciation. Car derrière les produits éclaircissants et les transformations physiques se pose une question essentielle : comment apprendre à s’accepter dans un environnement où le regard des autres peut devenir une source de pression permanente ?

Les jumelles OMAR prolongent la réflexion à travers leurs lectures

La portée de l’œuvre se retrouve également dans les passages que les jumelles OMAR ont choisi de partager après leur lecture. Leurs extraits mettent en lumière plusieurs dimensions du récit et ouvrent la réflexion à des thèmes universels : la patience, l’espoir, l’affirmation de soi et la capacité à préserver la joie malgré les difficultés.

À la page 25, le personnage de Mabanckou livre une réflexion sur le colorisme et le rejet de sa propre couleur : « La négrofolie mon garçon, c’est une une extension du colorisme, les gens en manque de confiance ou choqués pensent se blanchir la peau pour être comme les autres ou pour obtenir x ou y avantage, mais toi sois sage et patient. »

Cette phrase ramène le lecteur à l’une des questions centrales du roman : le désir de changer son apparence peut-il être dissocié du regard social et du besoin d’être accepté ? En mettant l’accent sur la confiance en soi et la patience, le passage invite à résister aux pressions qui poussent à considérer son identité comme un obstacle à sa propre réussite.

À la page 33, la réflexion se déplace vers l’espoir :

« Le désespoir n’est pas un refuge. Le désespoir est vide, sans ailleurs. Il n’est pas un lieu or l’espoir est un abri, un abri quelque part. »

L’opposition entre ces deux états traduit une invitation à ne pas se laisser enfermer par les difficultés. Dans la logique de cette pensée, l’espoir n’efface pas les épreuves, mais il permet de conserver une perspective, de croire en d’autres possibilités et de continuer à avancer.

À la page 295, une autre phrase retient l’attention des jumelles OMAR : « Or, il faut s’affirmer et s’assumer d’abord chez soi pour pouvoir dominer ailleurs. »

Cette formule souligne l’importance de l’enracinement et de la confiance en soi. Elle peut également se lire à l’échelle collective : une société qui souhaite rayonner à l’extérieur doit pouvoir reconnaître ses propres valeurs, assumer son identité et valoriser ses ressources. L’ouverture au monde ne devrait pas exiger le reniement de soi.

Enfin, à la page 327, le personnage d’Etia apporte une note plus lumineuse à travers une réflexion sur le rire :

« Le rire a quelque chose de formidable. Il unit des cœurs et les idées, nourrit les sentiments et fait varier les couleurs pour faire naître un arc-en-ciel. quand passe le mauvais temps. J’aime rire On ne rit pas beaucoup dans ce monde voilà pourquoi on pleure trop souvent. » Cette dernière citation rappelle que la joie, la convivialité et les liens humains constituent aussi des ressources face aux difficultés. Le rire ne supprime pas les problèmes, mais il peut rapprocher les individus, alléger les tensions et redonner une place à l’espérance.

À travers ces quatre extraits, les jumelles OMAR mettent ainsi en évidence une lecture qui ne s’arrête pas à l’histoire des personnages. Elles en retiennent des pensées qui invitent à interroger les comportements individuels et les rapports sociaux.

Junior Haussin, un écrivain engagé dans la promotion de la lecture

Journaliste et écrivain camerounais, Junior Haussin s’inscrit également dans une dynamique de promotion du livre et de la lecture. Son parcours littéraire comprend notamment La Plume noire de l’encrier, publié en 2017, et Banane malaxée, paru en 2020.

 

Avec Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas, il poursuit son exploration des réalités sociales à travers une fiction qui entend provoquer le débat. Son approche consiste à partir de comportements observables dans la société pour mettre en scène des personnages confrontés à des choix, des complexes et des attentes collectives.

 

Le livre rejoint ainsi une interrogation plus vaste sur la place de la littérature dans le débat public. Un roman peut divertir, raconter une histoire et faire voyager le lecteur. Il peut également devenir un espace où se révèlent des contradictions sociales que les habitudes finissent parfois par rendre invisibles.

 

En s’attaquant au colorisme et au rejet de soi, Junior Haussin invite à questionner les modèles qui influencent les individus, particulièrement les jeunes, dans leur rapport à leur corps et à leur identité.

 

Un livre qui invite à regarder autrement

 

La dédicace de Douala et les extraits retenus par les jumelles OMAR convergent vers une même idée : la lecture prend toute sa valeur lorsqu’elle nourrit la réflexion et ouvre des perspectives nouvelles.

 

De la couleur de la peau à la confiance en soi, du désespoir à l’espérance, de l’affirmation de son identité au pouvoir du rire, Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas aborde des questions qui dépassent les frontières de la seule expérience individuelle.

 

L’enjeu est de comprendre comment les regards, les normes et les représentations peuvent influencer la manière dont chacun se perçoit. Mais aussi de rappeler que l’identité ne saurait se réduire à une apparence, et que la reconnaissance de soi constitue un point de départ essentiel pour construire des relations plus apaisées avec les autres.

 

En mettant en avant ces passages, les jumelles OMAR prolongent le dialogue engagé par le roman et rappellent que les livres ne se referment pas toujours avec la dernière page.

Car le véritable pouvoir de la lecture réside aussi dans cette capacité à faire réfléchir, à questionner les certitudes et à nous aider à mieux comprendre qui nous sommes.

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