Des incivilités dans les rues aux comportements individualistes dans les espaces collectifs, le déficit de citoyenneté s’exprime dans les gestes les plus ordinaires. Pour Philippe Nanga, Coordonnateur de l’ONG Un Monde à Venir, le problème dépasse le simple respect des règles : il révèle une insuffisance de l’éducation à la solidarité et à la responsabilité collective. Il préconise un apprentissage de la citoyenneté dès la petite enfance.
La citoyenneté se mesure aussi loin des urnes et des institutions. Elle se révèle dans la manière de traiter son voisin, de partager la route, de préserver un espace public ou de respecter la tranquillité des personnes qui nous entourent. Au Cameroun, ces gestes ordinaires constituent, pour Philippe Nanga, un indicateur du rapport que les citoyens entretiennent avec leur communauté. Et c’est précisément à ce niveau que se situe l’un des défis du vivre-ensemble : apprendre à considérer l’autre comme une personne dont les droits et la présence imposent autant de considération que les siens.
Dans un entretien accordé à Cameroon Press, le 5 novembre 2026 à Douala, le Coordonnateur de l’ONG Un Monde à Venir estime que la citoyenneté reste insuffisamment intégrée dans les comportements sociaux au Cameroun. Il ne s’agit pas simplement, selon lui, d’un problème de discipline individuelle, mais d’une difficulté plus profonde à développer un sentiment d’appartenance à une communauté et à assumer les responsabilités qui en découlent.
« La posture citoyenne n’est pas un statut administratif. C’est d’abord une posture, une relation forte que l’on construit à trois niveaux », explique-t-il. Ces trois dimensions concernent le rapport à soi-même, aux autres et à son environnement. Une personne qui a véritablement intégré cette posture ne peut, par exemple, dégrader volontairement son cadre de vie ni rester indifférente lorsqu’elle constate que quelqu’un d’autre le détériore.
Cette lecture donne un autre sens à des comportements souvent banalisés dans les villes camerounaises. Jeter des déchets dans la rue, circuler sans tenir compte des autres usagers, monopoliser l’espace sonore dans un taxi ou ne manifester aucun intérêt pour les difficultés de son quartier sont autant de situations qui illustrent, à ses yeux, l’insuffisance de la solidarité dans les rapports sociaux.
Sur la route, il décrit notamment des personnes qui occupent le milieu de la chaussée, se déplacent uniquement lorsqu’un véhicule klaxonne et reprennent ensuite leur position. Pourtant, elles connaissent les règles de circulation. Il qualifie cette situation de « connaissance dormante » : les individus disposent de l’information nécessaire, mais ne la traduisent pas dans leurs actes. Le problème n’est donc pas toujours l’ignorance de la règle, mais l’absence de considération pour ceux qui partagent le même espace.
« Le prochain, c’est soi. Il n’y a pas de différence », insiste Philippe Nanga. Cette formule résume sa conception d’une citoyenneté fondée sur la réciprocité. Respecter l’autre revient à reconnaître que sa tranquillité, sa sécurité et son environnement méritent la même protection que les siens.

Une citoyenneté qui s’apprend dès l’enfance
Pour le responsable associatif, cette situation trouve notamment son origine dans l’insuffisance des mécanismes d’éducation à la citoyenneté. La société n’aurait pas suffisamment mis en place les dispositifs permettant aux individus d’acquérir, dès leur enfance, les réflexes de solidarité et de responsabilité collective.
« On ne naît pas citoyen, on devient citoyen », affirme-t-il. Il plaide pour que cet apprentissage commence à la maternelle et se poursuive à l’école primaire, au secondaire et à l’université. L’enfant doit comprendre très tôt que la rue n’est pas un espace sans propriétaire, que les déchets ne peuvent être abandonnés n’importe où et que son voisin mérite le même respect que lui.
Cette éducation ne devrait toutefois pas se limiter à l’apprentissage de consignes disciplinaires ou protocolaires. Pour Philippe Nanga, apprendre à respecter le policier, à saluer le maire ou à observer certaines règles de bienséance ne suffit pas à construire un citoyen responsable. L’essentiel est de développer une conscience de l’autre et de l’intérêt collectif. Lorsque cette disposition est acquise, le respect devient un comportement naturel plutôt qu’une obligation imposée de l’extérieur.
Il souligne d’ailleurs que cette carence ne concerne pas uniquement les jeunes ou les personnes peu instruites. Ses échanges sur la citoyenneté avec des magistrats et des enseignants ont, selon lui, révélé que le besoin d’apprentissage traverse toutes les catégories socioprofessionnelles. La citoyenneté doit donc être considérée comme une compétence sociale à construire et à entretenir tout au long de la vie.
Lutter contre les divisions par la connaissance
L’autre manifestation de ce déficit concerne les rapports entre communautés. Philippe Nanga établit notamment un lien entre le manque de connaissance et la propagation des préjugés fondés sur les origines géographiques. Le fait d’être né dans une localité plutôt que dans une autre ne saurait, selon lui, justifier une différence de valeur ou de traitement entre les individus.
Il considère que ces perceptions reposent sur une compréhension insuffisante de l’histoire et de la condition humaine. La naissance dans un lieu donné relève du hasard et ne devrait jamais devenir un motif d’exclusion. En rappelant que les trajectoires historiques des familles et des communautés sont souvent entremêlées, il invite à dépasser les appartenances géographiques lorsqu’elles deviennent des instruments de division.
Pour combattre ces attitudes, il préconise une éducation qui développe la connaissance mutuelle, la solidarité et la conscience d’une communauté de destin. Les associations doivent également être davantage soutenues pour mener ce travail dans les quartiers, les communes et les villes. Leur intervention de proximité permettrait de faire de la citoyenneté une réalité vécue, au-delà des discours institutionnels.
Le défi posé est finalement celui du passage de la connaissance à la pratique. Savoir qu’il faut respecter les autres ne garantit pas que l’on adopte effectivement les comportements appropriés. La reconstruction de la citoyenneté suppose donc un travail éducatif, familial, scolaire et associatif capable de transformer les habitudes individuelles.
À travers son plaidoyer, Philippe Nanga ramène ainsi le vivre-ensemble à une exigence fondamentale : reconnaître que l’espace que l’on partage avec les autres engage notre propre responsabilité. Une citoyenneté véritable ne se proclame pas seulement, elle se démontre chaque jour dans la manière de vivre avec autrui.























