À la cérémonie d’ouverture de la troisième édition du Festival international All Kassava, au Club Camtel de Bépanda à Douala le 30 Octobre 2026, la promotrice Yvette Banlog a livré un véritable réquisitoire contre les insuffisances de l’accompagnement institutionnel et privé des initiatives agricoles. Devant le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbaïrobe, le président du Conseil régional du Littoral et plusieurs autorités, elle a dénoncé les conditions difficiles imposées aux producteurs, les engagements non concrétisés et le peu d’intérêt manifesté par les entreprises pour les projets qui soutiennent l’économie rurale.
Il y a des discours de circonstance qui accompagnent les cérémonies officielles et d’autres qui viennent troubler le confort des habitudes institutionnelles. Celui prononcé par Yvette Banlog, promotrice du Festival international All Kassava, à l’ouverture de la troisième édition de cette manifestation, appartient incontestablement à la seconde catégorie. Face aux autorités réunies au Club Camtel de Bépanda, notamment le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbaïrobe, elle a choisi de mettre sur la table les difficultés que rencontrent les organisations agricoles lorsqu’il s’agit de mobiliser des moyens pour accompagner les producteurs.
Loin de se satisfaire des discours protocolaires, la promotrice a commencé par exposer les conditions dans lesquelles plusieurs délégations ont rejoint Douala. Des producteurs venus de différentes régions du Cameroun auraient passé plusieurs jours sur les routes, dans des conditions de transport particulièrement difficiles. Certains auraient finalement renoncé au déplacement, tandis que d’autres auraient perdu les produits qu’ils comptaient présenter au festival.
Pour Yvette Banlog, cette situation est d’autant plus regrettable que ces hommes et ces femmes constituent précisément les premiers acteurs de la chaîne de valeur que les pouvoirs publics disent vouloir promouvoir. « Un producteur qui quitte son village pour venir exposer le fruit de son travail ne doit jamais avoir le sentiment qu’il est un citoyen de seconde zone », a-t-elle martelé.
La promotrice a notamment mis en cause la réorganisation du dispositif de transport des exposants. Selon ses explications, les précédentes éditions avaient connu une organisation davantage décentralisée, tandis que la centralisation du circuit administratif cette année aurait occasionné d’importantes difficultés. Une expérience qu’elle estime préjudiciable à la dignité des producteurs et à la bonne organisation de l’événement.

Le parrainage institutionnel ne doit pas rester honorifique
Le premier destinataire de son interpellation était le ministère de l’Agriculture et du Développement rural, dont le parrainage institutionnel accompagne le festival. Yvette Banlog a regretté que les appuis attendus se soient matérialisés tardivement, voire pas du tout pour certains.
Sans chercher ouvertement l’affrontement avec le membre du gouvernement, elle a tenu à rappeler la différence entre un accompagnement affiché et un soutien effectivement mobilisé. « Le parrainage institutionnel est un honneur. Mais il doit aussi être un levier d’accompagnement », a-t-elle déclaré.
Son propos soulève une question fondamentale sur la portée des partenariats entre les administrations publiques et les organisations de terrain. Lorsqu’une initiative mobilise des centaines de producteurs, des délégations nationales et internationales et engage d’importantes ressources humaines et financières, le soutien institutionnel ne peut se limiter à une reconnaissance symbolique.
La promotrice a également interpellé le président du Conseil régional du Littoral sur le rôle des collectivités territoriales décentralisées dans la promotion des initiatives locales. Elle a notamment posé cette question : « Combien d’initiatives locales doivent encore attendre avant de bénéficier d’un véritable accompagnement ? »
Le président du Conseil régional, directement interpellé, n’a pas publiquement répondu à cette sortie pendant la cérémonie. Cette absence de réaction immédiate a laissé entière la question du soutien concret que les collectivités peuvent apporter aux organisations qui contribuent à la création de richesses sur leur territoire.
Yvette Banlog a également adressé un message au maire de la ville de Douala, représenté à la cérémonie. Elle a rappelé que des engagements d’accompagnement avaient été évoqués lors des précédentes éditions et encore récemment, sans, selon elle, produire les résultats attendus. Son souhait est désormais de passer des promesses à un partenariat concret et durable.
Les entreprises privées également dans le viseur
Le secteur privé n’a pas échappé à ce réquisitoire. La promotrice s’est particulièrement étonnée de la difficulté rencontrée pour mobiliser les entreprises autour d’une manifestation consacrée à l’agriculture, à la transformation locale et à l’entrepreneuriat.
Elle affirme que les sollicitations adressées aux opérateurs économiques n’ont enregistré que deux réponses positives. Un résultat qu’elle juge insuffisant au regard du potentiel économique de la filière manioc et de l’importance des enjeux agricoles pour le Cameroun.
« Comment comprendre que certaines manifestations de divertissement trouvent facilement des sponsors tandis que des initiatives à fort potentiel économique, agricole et industriel comme All Kassava peinent à mobiliser le moindre accompagnement ? », s’est-elle interrogée.
Pour elle, les politiques de responsabilité sociétale des entreprises devraient accorder davantage de place aux projets qui soutiennent la production, la transformation et la création d’emplois. Investir dans une initiative agricole ne revient pas simplement à financer un événement. C’est contribuer à la structuration d’un écosystème économique composé de producteurs, de coopératives, de transformateurs, de petites entreprises, de femmes rurales et de jeunes entrepreneurs.
Cette interpellation vise particulièrement les dirigeants des grandes entreprises installées dans la capitale économique. La question posée est celle de la cohérence entre les engagements affichés en faveur du développement national et les choix effectifs de financement des initiatives locales.
Une promotrice éprouvée, mais une ambition africaine maintenue
Dans une séquence particulièrement personnelle, Yvette Banlog a également levé le voile sur les difficultés financières, physiques et psychologiques rencontrées par son équipe dans la préparation de cette édition. Elle a confié que les nombreuses péripéties de l’organisation avaient profondément affecté les membres du comité, au point de réduire leur capacité à offrir aux invités l’accueil qu’ils auraient souhaité leur réserver.
« Ne soyez pas surpris de constater que nous n’avons même pas les moyens de vous offrir un verre », a-t-elle déclaré au ministre, visiblement soucieuse de rappeler que cette situation ne correspondait ni à leur sens de l’hospitalité ni aux valeurs culturelles auxquelles ils sont attachés.
Cette difficulté n’a toutefois pas empêché le festival de maintenir son ouverture internationale. Des délégations venues notamment du Gabon et de la République centrafricaine ont effectué le déplacement à Douala. Pour la promotrice, leur présence traduit une volonté de construire une coopération Sud-Sud autour de l’agriculture et de la transformation des productions africaines.
Elle estime néanmoins que cette ambition exige des moyens plus importants pour garantir aux délégations un séjour à la hauteur des objectifs de coopération annoncés.
« Nous ne demandons pas de privilèges »
Au-delà des difficultés propres à cette édition, Yvette Banlog a voulu rappeler la vocation de l’organisation qu’elle dirige, Femmes Action et Développement du Cameroun (FADEC), engagée dans les droits humains et le développement durable. La valorisation du manioc constitue pour elle un choix stratégique, compte tenu des possibilités économiques de cette culture.
All Kassava se veut ainsi une plateforme de rencontres entre producteurs, transformateurs, industriels, chercheurs, investisseurs et jeunes entrepreneurs. L’ambition est de favoriser la transformation locale, de développer des activités génératrices de revenus, de soutenir l’emploi et de contribuer à la réduction de la dépendance aux importations.
Mais pour atteindre ces objectifs, les acteurs de la filière ont besoin d’un environnement institutionnel et économique plus favorable. La promotrice a notamment formulé plusieurs attentes : un accompagnement effectif du parrainage ministériel, une organisation digne du transport et de l’accueil des producteurs, un soutien plus affirmé des collectivités territoriales, le respect des engagements pris et une meilleure considération des femmes et des jeunes qui entreprennent dans l’agriculture.
Sa conclusion a pris la forme d’un plaidoyer pour la reconnaissance du travail agricole, loin des considérations protocolaires. « Celui qui nourrit la nation mérite d’être respecté par cette nation », a-t-elle lancé, avant d’ajouter : « Nous ne sommes pas venus vous demander de le faire à notre place. Nous vous demandons de nous aider à mieux faire. »
Et de préciser : « Nous ne demandons pas de privilèges. Nous demandons simplement que le travail de la terre retrouve ses lettres de noblesse et que ceux qui le font soient traités avec dignité. » À travers cette intervention, Yvette Banlog a finalement posé une question qui dépasse le cadre d’un festival : quelle crédibilité accorder aux ambitions nationales de développement agricole lorsque les organisations qui tentent de les concrétiser peinent encore à obtenir les soutiens institutionnels et financiers nécessaires ?
Les producteurs n’attendent pas seulement d’être célébrés pendant les manifestations agricoles. Ils attendent des conditions de travail, de déplacement, de financement et de commercialisation qui leur permettent de vivre dignement de leur activité. Sur ce terrain, les discours de soutien ne suffisent plus. Les résultats restent attendus.






















