À l’ouverture de la troisième édition du Festival international du manioc, au Club Camtel de Bépanda à Douala, Yvette Banlog a transformé son discours en réquisitoire contre les insuffisances de l’accompagnement institutionnel et privé. Face à elle, le ministre Gabriel Mbaïrobe a défendu la professionnalisation et la mécanisation de l’agriculture, tandis que le président du Conseil régional du Littoral, Polycarpe Banlog, interpellé sur le soutien aux initiatives locales, n’a pas pris publiquement la parole pour répondre. Entre ambitions agricoles et réalités du terrain, les discours officiels ont une nouvelle fois été confrontés à l’épreuve des actes.
Le manioc était à l’honneur, mais les difficultés de ceux qui le produisent ont quelque peu éclipsé le cérémonial. À l’occasion de l’ouverture officielle de la troisième édition du Festival international All Kassava, au Club Camtel de Bépanda, à Douala, la promotrice, Yvette Banlog, a choisi de ne pas se limiter aux habituelles formules de bienvenue et de célébration. Devant le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbaïrobe, et plusieurs autorités administratives et locales, elle a livré un discours sans complaisance sur les conditions de participation des producteurs, les promesses institutionnelles non concrétisées et les difficultés à mobiliser les entreprises autour d’une initiative consacrée à la valorisation de la filière manioc.
Derrière les stands et les produits exposés, la promotrice a décrit une organisation éprouvante pour plusieurs délégations venues de différentes régions du pays. Des producteurs auraient passé plusieurs jours sur les routes dans des conditions difficiles. Certains auraient même renoncé au déplacement, tandis que d’autres auraient perdu les produits destinés à l’exposition en raison des difficultés de transport. Une situation que Yvette Banlog juge particulièrement préoccupante au regard de la place que les pouvoirs publics accordent officiellement au développement agricole.
« Un producteur qui quitte son village pour venir exposer le fruit de son travail ne doit jamais avoir le sentiment qu’il est un citoyen de seconde zone », a-t-elle lancé. Le propos est direct et le message, difficile à contourner. Comment promouvoir la transformation agricole et l’entrepreneuriat rural si ceux qui portent ces ambitions sur le terrain peinent déjà à bénéficier de conditions d’accueil et de déplacement dignes ?
La promotrice a également mis en cause la concrétisation des engagements annoncés dans le cadre du parrainage institutionnel du ministère de l’Agriculture et du Développement rural. Selon elle, les appuis espérés sont intervenus tardivement ou ne se sont pas matérialisés. Elle a notamment regretté la centralisation du dispositif de transport des exposants dans le circuit administratif, qu’elle estime à l’origine de difficultés importantes, alors que les éditions précédentes avaient connu une organisation plus décentralisée.
Polycarpe Banlog interpellé, le silence comme seule réponse publique
L’une des séquences les plus marquantes de cette cérémonie a concerné le Conseil régional du Littoral. S’adressant directement à son président, Polycarpe Banlog, présent parmi les autorités, Yvette Banlog a questionné la capacité des collectivités territoriales décentralisées à accompagner les initiatives locales qui contribuent à la création de richesses. « Combien d’initiatives locales doivent encore attendre avant de bénéficier d’un véritable accompagnement ? », a-t-elle demandé. La question n’était pas anodine. La promotrice a rappelé que le développement territorial ne saurait se limiter aux discours, aux délibérations et aux annonces institutionnelles. Il suppose également, selon elle, une capacité à soutenir concrètement les organisations qui mobilisent les producteurs, les transformateurs et les entrepreneurs.
Le président du Conseil régional n’a pas publiquement répondu à cette interpellation au cours de la cérémonie. Son silence n’établit pas, à lui seul, une absence de soutien de son institution, mais il a laissé sans réponse immédiate une question pourtant directement adressée à la collectivité régionale. L’épisode pose une interrogation plus large sur la place accordée aux initiatives économiques portées par les acteurs de terrain dans les politiques de développement territorial. Car si les collectivités disposent de procédures administratives et de compétences encadrées par les textes, leur proximité avec les populations est aussi censée favoriser l’émergence et l’accompagnement des projets locaux.
La promotrice a étendu son interpellation au secteur privé. Elle dit avoir sollicité plusieurs entreprises, mais n’avoir obtenu que deux réponses positives. Elle s’est étonnée de voir certaines manifestations de divertissement mobiliser plus facilement des sponsors que des initiatives consacrées à la production agricole, à la transformation locale et à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes. « Pourquoi est-il plus facile de financer la distraction que de soutenir la production, la transformation locale, l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes ? », a-t-elle interrogé.
Derrière cette sortie, Yvette Banlog défend une conception économique du festival. All Kassava ne serait pas une simple manifestation festive, mais une plateforme destinée à rapprocher producteurs, coopératives, transformateurs, industriels, chercheurs et investisseurs. L’enjeu est de faire du manioc une matière première capable de générer davantage de valeur ajoutée, de revenus et d’emplois, tout en réduisant la dépendance aux importations.
Le ministre répond par la professionnalisation et la mécanisation
Après cette interpellation, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbaïrobe, a développé une autre dimension du débat : celle de la structuration des organisations professionnelles et de la modernisation de l’appareil de production. Reconnaissant l’importance des foires et festivals dans la promotion de la diversité agricole, il a notamment cité le Festival du Poivre de Penja, le Festi-Café et le Festi-Cacao comme des initiatives permettant de mettre en valeur les différentes filières. Il a également salué l’initiative de Yvette Banlog, tout en insistant sur les exigences auxquelles doivent répondre les organisations professionnelles.
Pour le membre du gouvernement, le professionnalisme ne peut se construire dans l’improvisation et l’amateurisme. Une interprofession doit être forte, autonome, capable de générer ses propres revenus et de s’administrer elle-même. Il a également rappelé les exigences d’agrément et de reconnaissance administrative auxquelles sont soumises les organisations de cette nature. Le ministre a, par ailleurs, tenu à présenter les producteurs comme de véritables acteurs économiques. « Les producteurs aujourd’hui sont des entrepreneurs parce qu’ils créent de la richesse, ils créent du développement et ils participent à la gestion de la cité », a-t-il affirmé.
Son intervention a surtout été marquée par sa défense de l’agriculture de seconde génération. Pour Gabriel Mbaïrobe, celle-ci ne saurait se réduire à une agriculture traditionnelle reposant essentiellement sur les outils rudimentaires et des installations précaires de stockage. Elle doit s’appuyer sur la mécanisation, l’encadrement technique, la maîtrise des itinéraires de production et l’amélioration de la productivité. Le ministre a ainsi insisté sur le rôle des professionnels de l’encadrement agricole, notamment dans l’utilisation des produits phytosanitaires, avant de rappeler que le manioc, aux côtés du café, du riz et du maïs, constitue une filière importante pour la souveraineté du pays.
Une orientation qui rejoint, sur le plan des ambitions, les objectifs défendus par la promotrice. Mais elle laisse entière la question soulevée par cette dernière : comment accélérer la modernisation agricole lorsque les producteurs eux-mêmes dénoncent des difficultés élémentaires d’organisation, de transport et d’accompagnement ?
Entre promesses institutionnelles et impératif de résultats
Au fond, les deux interventions ont exposé les deux faces d’une même problématique. D’un côté, un gouvernement qui affiche sa volonté de moderniser l’agriculture, de professionnaliser les filières et de renforcer la contribution des producteurs à l’économie nationale. De l’autre, des organisations de terrain qui réclament des moyens, de la considération et surtout une traduction concrète des engagements annoncés.
La présence des délégations venues notamment du Gabon et de la République centrafricaine a également donné une dimension sous-régionale à l’événement. Pour Yvette Banlog, cette participation s’inscrit dans une ambition de coopération Sud-Sud autour des échanges agricoles et de la valorisation des savoir-faire africains. Une ambition qui nécessite, là encore, des moyens logistiques et financiers à la hauteur des attentes.
La promotrice n’a d’ailleurs pas caché les conséquences financières, physiques et morales des difficultés rencontrées dans l’organisation de cette édition. Elle a même confié que le comité d’organisation ne disposait pas des moyens nécessaires pour réserver à ses invités l’accueil qu’il aurait souhaité leur offrir.
Sa conclusion a pris la forme d’un plaidoyer pour la dignité des travailleurs de la terre : « Celui qui nourrit la nation mérite d’être respecté par cette nation. » Puis cette autre formule, qui résume l’ensemble de son intervention : « Nous ne sommes pas venus vous demander de le faire à notre place. Nous vous demandons de nous aider à mieux faire. »
Au-delà des susceptibilités institutionnelles, cette interpellation mérite d’être entendue. Car il serait pour le moins paradoxal de multiplier les discours sur l’import-substitution, la souveraineté alimentaire et l’industrialisation agricole tout en laissant les initiatives censées porter ces ambitions chercher seules les moyens de leur réalisation.
All Kassava célèbre le manioc, mais cette troisième édition aura surtout rappelé une évidence : l’agriculture ne se modernisera pas uniquement à coups de discours officiels, de cérémonies et de slogans. Entre les ambitions proclamées dans les tribunes et les difficultés vécues dans les villages, il reste un chantier essentiel : celui de l’accompagnement effectif des producteurs. Et sur ce terrain, les institutions ont encore des comptes à rendre aux acteurs qui nourrissent le pays.























