Dans un Cameroun où 37,7 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où l’informel concentre l’essentiel des emplois, la récupération des déchets est devenue, pour certains, un métier de survie. Rencontré il y a deux mois à Douala, Zakari Amadou, originaire de Mokolo, dans l’Extrême-Nord, en est une illustration. Père de cinq enfants, il sillonne la ville de 5h30 à 19h avec son pousse-pousse pour récupérer et revendre cartons et ferraille.
Au micro de Cameroon Press à Deïdo, dans l’arrondissement de Douala 1er, Zakari Amadou ne parle pas de métier. Il parle de souffrance, mais aussi de dignité. Arrivé de Mokolo, dans le département du Mayo-Tsanaga, il y a quelques mois, il tente d’abord sa chance comme vendeur au marché. « Ça n’allait pas », lâche-t-il. En voyant d’autres hommes pousser des charrettes chargées de cartons et de ferraille, il décide à son tour d’entrer dans cette filière. Pas par vocation, mais par nécessité.
Son parcours raconte une triple fracture camerounaise.
L’insécurité d’abord. Dans l’Extrême-Nord, les violences liées à Boko Haram et aux groupes armés qui lui sont affiliés ont profondément fragilisé les communautés. Attaques, enlèvements, assassinats, pillages et destructions de biens ont perturbé les activités économiques et les moyens de subsistance, particulièrement dans les zones exposées autour du bassin du lac Tchad. Pour certaines familles, partir devient une manière de se protéger, mais aussi de préserver ce qui peut encore l’être : leur vie, leurs revenus et l’avenir de leurs enfants.
La pauvreté ensuite. Selon la 5e Enquête Camerounaise auprès des Ménages (ECAM 5), environ 37,7 % des Camerounais vivaient sous le seuil national de pauvreté en 2022. Le seuil était fixé à 813 FCFA par jour et par personne. L’extrême pauvreté concernait, selon les données citées, 23 % de la population, soit environ 6,8 millions de personnes sur 29,4 millions.
Enfin, la fracture territoriale. L’Extrême-Nord demeure la région la plus pauvre du pays. En 2021/2022, 69,2 % de sa population vivait sous le seuil de pauvreté, contre 8,3 % à Douala. L’écart contribue à faire de la capitale économique une destination privilégiée pour ceux qui cherchent des revenus, même lorsque les emplois formels restent rares.

À Douala, l’eldorado est relatif
Arriver à Douala ne garantit pourtant pas un emploi. Le chômage urbain reste élevé, avec un taux de 14,1 % au niveau national en milieu urbain et des niveaux annoncés à 16 % à Douala et 17,9 % à Yaoundé. Selon la dernière enquête emploi de l’Institut national de la statistique, le taux de chômage national est passé de 5,7 % en 2010 à 8,7 % en 2021.
Mais derrière ces chiffres se trouve une réalité plus diffuse : celle du travail informel. Selon l’INS, le secteur informel concentre environ 92 % de la population occupée au Cameroun. La récupération des déchets en constitue l’un des visages les plus visibles. C’est dans cet interstice que Zakari a trouvé sa place.
« Je n’ai pas honte »
Sa journée commence à 5h30. Son pousse-pousse à la main, il parcourt les rues de Douala jusqu’à 18h ou 19h. Pas de pause à midi. Le samedi est travaillé. Le dimanche est réservé à l’église. Sa méthode est simple : fouiller les bacs à ordures et demander l’autorisation dans les commerces. « Même si c’est dans la poubelle, je demande », insiste-t-il. Il récupère les cartons, les débarrasse des déchets et les trie avant de les revendre.
Le carton sec lui est acheté 50 FCFA le kilogramme, contre 125 fcfa pour la ferraille. Lorsque le carton est mouillé, cinq kilogrammes sont déduits sur une pesée de 20 kilogrammes. Zakari collecte généralement entre 70 et 120 kilogrammes par jour, parfois jusqu’à 150 kilogrammes. Les bonnes journées peuvent lui rapporter entre 7 000 et 8 000 fcfa.
Cet argent sert à payer sa chambre, louée 15 000 fcfa au quartier Bonsoir, secteur Ananas (Douala 2ème), à se nourrir et à soutenir sa famille restée au village : ses cinq enfants, son épouse et sa mère. Son acheteur lui a proposé de travailler à crédit. Il a refusé. « Mieux souffrir comme ça que d’aller voler le sac de quelqu’un », tranche-t-il. « Moi, je n’ai pas honte de ramasser ça », répète Zakari Amadou. « Ça me sert. »
À Douala, son pousse-pousse transporte donc bien plus que des cartons. Il porte une partie de son quotidien, de ses responsabilités familiales et de son combat pour rester debout. Dans un pays où une large majorité des emplois relève de l’informel, la récupération des déchets apparaît, pour ceux qui n’ont pas accès à l’emploi formel, comme une activité de dernier recours — mais aussi comme une source de revenus qui permet de préserver une forme d’autonomie.





















