Selon le cinéaste, « le Cameroun n’a pas besoin d’un sauveur. Il a besoin de stratégies capables de contourner les blocages »
En cette année électorale, il est essentiel de poser les vraies questions. Quelles chances la politique a-t-elle de transformer le système actuel ? Quelles sont les véritables chances de transformation du Cameroun face à un système verrouillé qui neutralise toute opposition ? Est-il possible de créer une alternative viable, même si la bataille pour la prise de pouvoir semble perdue d’avance ?
Il faut d’abord reconnaître une réalité fondamentale : au Cameroun, la majorité de la population est piégée entre trois dynamiques: la dépendance à l’administration publique, perçue comme l’unique ascenseur social et principal pourvoyeur de revenus sécurisés, le petit commerce de survie, où chacun tente de s’en sortir dans une économie informelle et un capitalisme de distribution qui profite principalement aux multinationales, rendant les Camerounais simples intermédiaires d’une richesse qu’ils ne contrôlent pas.
Dans ce contexte, toute ambition de transformation politique se heurte à une vérité brutale : le système actuel verrouille toute possibilité de changement structurel. Pourtant, l’histoire montre que les vraies révolutions ne naissent pas des discours, mais de la mise en place d’alternatives fonctionnelles qui rendent l’ancien système obsolète.
Le financement est souvent présenté comme l’obstacle majeur au changement. Pourtant, l’argent circule déjà abondamment au Cameroun, notamment à travers des canaux informels entre les cotisations, l’informel qui crée la majorité des emplois et les western union de la diaspora qui se chiffrent en milliards. Une stratégie de transformation pourrait consister à rediriger ces flux financiers vers des initiatives indépendantes du système en place capables de concurrencer l’Etat et les multinationales qui tiennent tout actuellement.
Nous savons désormais qu’on ne transforme pas un pays par décret. Nous constatons aussi la peur des Camerounais d’affronter frontalement le système, sous peine de répression. Une approche pourrait être celle du cheval de Troie : faire croire qu’on participe au système tout en le vidant progressivement de sa substance.
Prenons la fonction publique, qui continue de faire rêver les jeunes camerounais parce qu’elle offre un statut et une sécurité financière, même minime. Plutôt que de combattre ce rêve, ne faudrait-il pas l’exploiter pour créer un modèle parallèle ?
Actuellement, le petit commerce camerounais de la débrouille alimente surtout les multinationales. Un vendeur de pièces détachées ou un moto-taximan enrichit bien plus les fabricants de motos et les pétroliers étrangers que sa propre communauté. Même leurs accidents font vivre les produits pharmaceutiques importés!!
Un principe fondamental de toute révolution est d’amener le système à financer lui-même sa destruction. Est-il envisageable d’exploiter les failles du système pour qu’il finance lui-même sa propre disparition ? L’histoire montre que les vraies transformations ne viennent pas des gouvernements, mais des expériences locales qui finissent par supplanter le système en place. Se lancer en politique sans un modèle alternatif déjà actif sur le terrain, ne mène-t-il pas simplement à reproduire le système existant ? Et si le véritable levier de transformation n’était ni dans l’opposition politique ni dans la conquête du pouvoir, mais dans la création de structures autonomes capables de détourner progressivement l’énergie du pays du système actuel ?
La question est donc simple : comment canaliser l’énergie de la débrouille et de l’informel ambiant, qui profite aujourd’hui aux multinationales et à l’État, vers des modèles qui produisent enfin le changement dont nous rêvons tous ? Et surtout, comment éviter que la politique ne devienne un frein à cette transformation, en enfermant l’imagination dans les logiques institutionnelles existantes ?
Le Cameroun n’a pas besoin d’un sauveur. Il a besoin de stratégies capables de contourner les blocages, de détourner les flux et de redonner du pouvoir aux citoyens, sans attendre que le système tombe de lui-même.


















